samedi 18 novembre 2017

Dans les yeux du paon : “Taos” (López/Petrakis/Chemirani)



Dans la belle langue grecque, “taos” (ταώς) signifie “paon” ; et ce titre donne la mesure du nouvel album envoûtant des trois grands musiciens que sont Efrén López, Stelios Petrakis et Bijan Chemirani. À travers onze morceaux, tous plus enivrants les uns que les autres, les trois hommes nous offrent à imaginer la roue merveilleuse d’un paon qui nous fixerait de tous ses yeux. Jetez dès à présent vos vieilles boussoles, car cette musique vous fera perdre toute notion du nord, du sud, de l’est et de l’ouest. Un seul point cardinal en vue : celui de la soif qui nous pousse à vivre envers et contre tout, en quête d’une fontaine de jouvence à laquelle nos lèvres desséchées pourront boire ; afin de poursuivre jusqu’au bout notre pèlerinage terrestre pour retrouver la source de vie et ses multiples facettes. Dans cette méharée fantastique à travers des contrées inconnues, il suffit de se laisser guider en toute confiance. N’ayez nulle crainte : vous êtes en fort bonne compagnie. Sous les doigts agiles de ces trois alchimistes, les mélodies se font paysages, couleurs et sensations charnelles. “Taos” est une prodigieuse invitation à l’extase d’un voyage vers de nouveaux territoires : dans la “douceur de l’amour” (“Siranush”) et des “jours de silence” (“Imeres siopis”), se déploie le vol majestueux d’un “dragon” (“Helicobtir”) aux écailles “bleues et jaunes” (“Shin u zer”). Et le plomb du quotidien qui pèse sur nos épaules se change alors en un léger nuage d’or.

© Thibault Marconnet
le 18 novembre 2017




Efrén López, Bijan Chemirani et Stelios Petrakis

vendredi 13 octobre 2017

Pascal Bouaziz - Le soulèvement



Excellente adaptation en français de la chanson "The Ghost of Tom Joad" de Bruce Springsteen. Pascal Bouaziz fait des merveilles et touche en plein cœur. Merci, Le Cargo, pour cette belle captation : c’est très émouvant. Le Boss apprécierait sans doute cette reprise, fidèle à l’originale en ce sens qu’une telle chanson, chantée en anglais ou en français, n’a pas pris une ride et est, malheureusement, toujours d’une triste actualité. 

Un homme remonte la bretelle d’autoroute
Pousse un caddie et glisse dans la boue
Des cars de CRS entourent le camp
Deux boîtes de cassoulet froid pour les enfants

La soupe populaire au parc municipal 
Bienvenue dans le nouvel ordre mondial
Des familles entières vivent sur les trottoirs
Pas de boulot, aucun avenir, aucun espoir

La route est bondée ce soir
Mais où elle mène, personne ne sait
Depuis l’embouteillage je regarde ces gens
Et j’attends le soir du soulèvement

Le prêtre range sa bible dans sa poche
Rassemble son courage et sort une clope
Il attend le jour où les derniers seront les premiers
Il traverse le camp des sans-papiers 

Avec leurs allers simples pour la terre promise
Leurs trous dans le ventre et dans les chemises
Dormir à quarante dans les baraquements
Se baigner dans l’eau des écoulements 

La route est bloquée ce soir
Mais où elle mène, personne ne sait
Depuis l’embouteillage je regarde le campement
Et j’espère le soir du soulèvement 

Quelqu’un a écrit y a longtemps :
« Partout où un flic tabasse un mec
Partout où un nouveau-né hurle de faim
Partout où l’homme se conduit comme une bête
Partout où quelqu’un se bat je serai là
Partout où quelqu’un cherche un endroit pour vivre
Un boulot normal ou juste un coup de main
Partout où quelqu’un cherche à être libre
Regarde ses yeux et tu verras les miens »

La route est morte ce soir
Et où elle mène, personne ne s’en souvient
Depuis l’embouteillage je regarde ces gens
Et j’attends le soir du soulèvement 

La route est morte ce soir
Et où elle mène, personne ne s’en souvient
Depuis l’embouteillage je regarde ces gens
Et j’espère le soir du soulèvement

Bruce Springsteen : "The Ghost of Tom Joad" / Pascal Bouaziz : "Le soulèvement" (adaptation en français)

vendredi 6 octobre 2017

Le silence des êtres

Francisco de Zurbarán, Saint François en méditation, 1635-1639 (Londres, National Gallery)

Le soleil répandait sa poudre d’or sur les murs du monastère d’Assise, quand quelques lézards firent leur apparition, réveillés par la lumière. Francesco était dans sa cellule, les yeux tournés vers le crucifix, il priait en silence. Au dehors, les oiseaux chantaient à cœur joie dans la légère brise matinale. Les yeux fermés, le moine écoutait leurs voix, semblables à des flûtes célestes. Il passa de l’eau sur son visage et des gouttes s’accrochèrent aux rudes épis de sa barbe noire. Après avoir fait le signe de croix, il sortit.
La campagne, en ce début de printemps, était toute rajeunie. Francesco aspira à pleins poumons les parfums de la nature environnante. Puis, il prit un sentier qui longeait le monastère. Sur sa route, il croisa frère Bartolomeo : ils se saluèrent d’un signe de tête, sans qu’aucune parole ne vienne troubler l’harmonie des choses terrestres.
Au pied d’un vieux chêne, gisait un petit oiseau mort : c’était une mésange. Avec beaucoup de délicatesse, Francesco la recueillit entre ses paumes. Sa robe colorée semblait avoir perdu de son éclat, et plus aucune lueur ne brillait dans ses yeux. « C’est donc cela, la mort, pensa le moine. Un grand silence, et seul le témoignage d’un corps qui ne bougera plus, avant de se mêler peu à peu à l’humus. Es-tu en paix, petite mésange ? Connais-tu maintenant le langage des choses muettes ? se dit Francesco en lui-même. Il y a quelques jours encore, tu chantais auprès de tes frères et sœurs, ce psaume vif et sautillant que nous autres hommes ne sommes pas en mesure de comprendre. Frère Soleil embrassera-t-il toujours de son baiser de feu tout ce monde qui s’agite sous sa face ? Que peut la parole humaine face à tant de mystères ? »
Au même moment, une fauvette s’élança dans les airs et son chant pénétra l’âme du moine. Un sourire vint se poser sur sa bouche, comme une virgule de lumière. Il fit un petit trou dans la terre et y déposa le corps raide et sans vie de la mésange.
« Et si nous n’avions plus le langage, pensa Francesco, que nous resterait-il ? Peut-être cette simple beauté de la nature qui n’en finit pas de mourir et de renaître. » Le soleil vint jouer dans les plis de sa bure, et fit courir ses doigts lumineux sur la face du moine. Et l’homme continua son chemin au cœur du silence des êtres.

© Thibault Marconnet
le 22 septembre 2017

mardi 3 octobre 2017

Jean Amrouche : Angoisse de la jeunesse

Jean Amrouche en burnous, assis à côté d'un phonographe
















A Paul Gauthier.

Aurai-je le temps d’écrire et de pleurer,
Aurai-je la vie de l’âme et le temps de créer,
Aurai-je encore la force d’agir et de donner ?

Ma jeunesse ivre de sang et d’eau,
Toute forte et trempée des larmes de mon corps
                      Saura-t-elle fendre le temps
                      Pour dormir dans l’Eternité ?

O terre,
Voudrais-tu, avant la mort du corps,
Mon âme glorifiée dans l’Esprit,
Sceller ma joue en fleur à ta lèvre glacée ?
Tes bras se tendront-ils demain,
Tes bras d’amante délaissée,
Dans la nuit dense où la chair meurt dans la chair consolée ?

Non, Terre !
Je ne veux pas me coucher dans ta couche.
Mon âme est la sœur des étoiles qui dansent sur la nuit.
Mon cœur est plein de sang qui brûle et roule une mer de désirs ;
Mon cœur est plein de larmes et de sel
               Et toute l’eau du ciel
               Ne tuera pas la soif qui me consume.

Viens, Nuit,
Ensevelisseuse aux doigts doux et frais comme une sœur
Nuit qui berces, et promènes des caresses d’amante
Sur mon front brûlé.

Dormir, noyé, sur un lit d’algues couleur de mer,
Fondre dans la nuit simple ma chair qui pleure
                        Et mon âme démente,
                        Comme un enfant blessé.

Jean El-Mouhoub Amrouche
Radès, 5 novembre 1928

(in Cendres : poèmes (1928-1934), Écritures arabes, L'Harmattan, 1983, 228 pages)

Jean Amrouche, “cet inconnu” (1906-1962) : Une vie, une oeuvre (2011 / France Culture) :

vendredi 29 septembre 2017

L'île déserte

Athènes vue depuis l'Acropole, le 27 août 2017
L'Érechthéion, sur l'Acropole d'Athènes, le 27 août 2017

À Kóstas Mourselás, écrivain grec décédé à Athènes le 15 juillet 2017

Une petite fumée blanche monte dans les airs, et se mêle au bleu du ciel grec. C’est la cigarette du vieux Manolis. Assis sur un banc, il regarde la mer étendue devant lui, comme la longue chevelure verte d’une femme rêvée.
Son cher pays est exsangue, à l’agonie, plus criblé de dettes que le corps d’un homme qu’on vient de fusiller. Ses créanciers, tels des vautours, semblent planer au-dessus d’Athènes. D’une main, Manolis joue à faire s’entrechoquer les grains de son komboloï, et il ressasse dans son esprit toutes les plaies dont sa patrie est couverte. À quelques pas de lui, deux musiciens, armés d’un bouzouki et d’une guitare, chantent des rébétika à faire pleurer toutes les pierres de la capitale ; et leurs complaintes déchirantes, si elles grimpaient jusque-là, pourraient même embuer les yeux morts des cariatides de l’Acropole. Le vieil homme accueille ces chants tragiques dans le temple en ruines de son âme. Puis, il ferme les yeux et laisse les souvenirs l’envahir, comme des abeilles qui regagnent leur ruche.
Il se revoit à la table d’une taverne, buvant du raki avec ses compagnons d’hier : Markos, Níkos, Stélios et Ioánnis. C’était peu de temps après la fin de la guerre civile, qui endeuilla profondément la Grèce. En ce temps-là, il était encore jeune et vigoureux comme le bois d’un olivier. L’avenir semblait ouvert à l’espoir, ainsi qu’à la floraison de nouveaux soleils. 
Un jour, Manolis confia à ses camarades son ardent désir de solitude. Ses amis se moquèrent gentiment de lui, jusqu’à ce qu’ils comprennent que c’était du sérieux. Manolis avait décidé de se retirer sur une de ces nombreuses petites îles inhabitées, qui peuplent la Méditerranée. Il en trouva une à son goût, se construisit une petite maison en pierre, et acheta un caïque pour s’approvisionner sur le continent, ou sur d’autres îles de plus grandes envergures. Ses journées se passaient dans l’activité de la pêche, la lecture et la contemplation. Manolis se sentait reverdir sur son île déserte. Son seul compagnon était un chat tigré, qu’il avait baptisé Ulysse.
Quelques années s’écoulèrent dans cette vie simple et sereine. Mais, un jour qu’il était allongé sur son lit à écouter le ressac de l’eau, l’homme sentit poindre en lui une douleur lancinante : la compagnie de ses semblables lui manquait. Son pain avait un goût de larmes, à force de n’être pas partagé avec d’autres frères humains. Il dit adieu à sa maison de pierre, fit grimper Ulysse dans le caïque, et rejoignit le continent.
À peine était-il retourné parmi les hommes, que survint la sanglante dictature des colonels. « Ce pays pourra-t-il jamais connaître la paix ? », se demandait Manolis. Il prit une femme, avec laquelle il eut trois beaux garçons et une fille. Mais Sotiría, son épouse, partit pour des rives inconnues des hommes après trente ans de mariage ; ses jolis yeux pareils à des olives noires s’éteignirent sous l’étreinte glacée de la mort.
Et Manolis rouvre les siens sur le présent. Sa cigarette est consumée et son komboloï gît, immobile, entre ses doigts. Ses enfants vivent tous à l’étranger désormais, et lui est resté sur sa terre, plus seul que sur son île déserte. Il écoute le son du bouzouki et la complainte du chanteur. « Ils veulent nous faire crever, pense-t-il, mais ils ne savent pas ce qu’est le peuple grec. On ne nous tue pas si facilement ! Et même quand nous sommes morts, nos ombres continuent de chanter et de danser dans l’Hadès. »
Manolis se lève, étire sa carcasse chenue et va joindre sa vieille voix, effritée par les ans, à celle du rébète. « Ils peuvent bien nous prendre tout notre argent et ronger jusqu’à la moelle de nos os, mais ils n’auront pas notre âme », se dit le vieil homme. Et il se met à chanter comme au temps de sa jeunesse, sous le regard inaltérable de l’éternité.

© Thibault Marconnet 
Écrit le 29 septembre 2017

Graffiti dans une rue d'Athènes, le 27 août 2017

Greek musicians in Plaka, Athens, the 27th of August 2017 :

mardi 19 septembre 2017

Stávros Xarchákos - Rebetiko (1983)




Cette musique m'enivre, me remue, me déchire le cœur. J'ai l'impression de la connaître depuis très longtemps, comme si elle coulait dans mes veines... Peut-être est-ce avec mon lointain ancêtre grec, que j'entre en dialogue dans l'écoute de ces chants. C'est l'âme de la Grèce interlope et nocturne qui se manifeste pour moi dans ces rebetiko, où souteneurs, prostituées et fumeurs d'opium se coudoient dans la blancheur des nuits qui semblent n'avoir pas de fin.

© Thibault Marconnet 
Le 19 septembre 2017

Georg Alexander Mathéy, “L'île de Poros en fleurs”


Georg Alexander Mathéy, “La cité de Mystrás dans le Péloponnèse”


























vendredi 8 septembre 2017

Grain de sel



La vie a un goût de sel, se disait le vieux pêcheur Yórgos, assis au petit matin dans son caïque qui flottait doucement sur la mer Égée. À quelque distance, l’île d’Hydra resplendissait comme une pierre précieuse sous le feu du soleil levant. La vie a un goût de sel et c’est ça qui lui donne sa saveur, pensait Yórgos en lui-même. Il aimait ces dialogues matinaux avec son âme, lorsqu’il était seul sur l’eau à attendre que les poissons viennent se prendre dans ses filets. Seulement, du sel il n’en faut pas trop, sinon c’est écœurant. C’est comme la vieille Eléni, qui en met toujours beaucoup trop dans ses plats. Ce n’est pas la mer à boire, mais presque ! Pas étonnant qu’on se rince autant le gosier avec le raki de sa taverne, histoire de noyer tout le sel de sa cuisine.
Je me souviens d’un jour où j’étais enfant. C’était en 1941 ou 1942. Mon père, Kostas, avait mis tout son barda sur le dos, pour aller faire la guerre dans les montagnes contre l’envahisseur allemand. Sur le seuil de la porte de notre maison je le regardai intensément qui embrassait ma mère, et lui couvrait le visage des baisers rugueux de sa barbe noire. Ma mère, la belle Ariádni, pleurait tout le sel de son corps en se serrant contre son époux, comme un poulpe étire ses tentacules autour de sa proie. Mon père caressait à pleines mains ses longs cheveux défaits en essayant de la rassurer, ce ne serait pas long, on aurait vite fait de les foutre à l’eau, et puis ensuite la vie reprendrait son cours normal.
Comme il devait rejoindre d’autres partisans qui l’attendaient, il embrassa une dernière fois sa femme en pleurs puis il me regarda du coin de l’œil, moi, son fils unique, le petit Yórgos. Je ne savais pas au juste dans quelle tragédie mon père allait se fourrer mais, au regard grave qu’il me lança, je compris instinctivement qu’il me confiait la tâche d’être le nouveau capitaine de notre embarcation, et me demandait silencieusement de veiller sur ma mère désormais. Un vague sourire se dessina dans sa barbe de charbon, et il se pencha vers moi. Dans sa large paume ouverte, quelques grains de sel blanchissaient la peau brune de sa main. Il m’en tendit un et me dit : « Regarde, Yórgos, ça c’est l’or blanc de la mer, c’est ce qui donne du goût à la vie. Si jamais tu la trouves trop fade, ajoute donc un grain de sel. Mais fais attention, il faut bien savoir mesurer la quantité qu’on en met, autrement ça gâche tout. C’est comme les forces de l’homme et de la femme, il ne faut pas en excéder les limites, car la vie est dure et impitoyable parfois. Et il faut toujours garder de quoi tenir jusqu’au bout de la traversée. » Disant ces mots, il déposa un grain de sel sur ma langue avant de m’embrasser le front et de partir au loin.
Je n’ai jamais revu mon père. Mais j’ai toujours dans la bouche le goût de ce dernier grain de sel, qui fait que je ne l’oublierai jamais. Sois tranquille, Papa, je prends soin de tes filets et de ton caïque. Repose en paix avec Maman auprès de toi, qui t’a rejoint dans la nuit des âmes il y a dix ans de cela. Ton fils est vieux maintenant et je sens que mon voyage prendra bientôt fin. Mais tant qu’il me restera des forces j’irai le plus loin que je peux, avec ton grain de sel dans ma poitrine, comme un petit soleil blanc.


© Thibault Marconnet
Écrit le 8 septembre 2017